Format 24

LE FORMAT GENERAL EN 24 MINUTES

Réformes structurelles : le plaidoyer de Patrick Artus pour sortir la France de l’immobilisme

office, accounting, economy, accounts, closure, token, accounting, accounting, accounting, accounting, accounting

Dans le silence feutré des bureaux de la City ou au cœur des instances de régulation parisiennes, une petite musique commence à monter, celle d’une urgence que l’on feint encore d’ignorer par confort politique : la France, malgré ses ambitions affichées dans la « French Tech », accuse un retard structurel dangereux dans l’adoption et l’intégration des actifs numériques et des technologies de registres distribués. Patrick Artus, figure tutélaire de l’analyse économique hexagonale, porte un regard sans concession sur cette situation, y voyant non pas un simple épiphénomène spéculatif, mais le symptôme d’une sclérose plus profonde. Pour lui, le dossier des cryptomonnaies ne relève plus du gadget financier pour initiés, mais constitue le socle d’une série de réformes impopulaires, mais vitales, que la France doit engager si elle ne veut pas voir sa souveraineté monétaire et sa pertinence financière s’étioler dans la décennie à venir. L’économiste, connu pour sa rigueur et sa capacité à pointer les contradictions du modèle social français, dresse un constat lucide : la transition vers une économie tokenisée exige une remise en question de notre fiscalité, de notre modèle bancaire et, plus globalement, de notre rapport à la prise de risque.

Le premier volet de cette réflexion concerne la remise en cause radicale de l’intermédiation financière traditionnelle. Depuis des décennies, le modèle français repose sur un système bancaire hyper-concentré, protégé par une régulation protectrice qui, si elle a permis une certaine stabilité lors des crises passées, agit aujourd’hui comme un frein à l’innovation. Patrick Artus souligne que l’émergence de la finance décentralisée (DeFi) n’est pas une menace lointaine, mais une réalité technique qui rend obsolètes certaines fonctions de back-office et de compensation qui pèsent sur les coûts de transaction de l’économie réelle. Réformer ce secteur implique d’accepter une forme de destruction créatrice au sein du paysage bancaire national. C’est une perspective hautement impopulaire, car elle menace des milliers d’emplois qualifiés dans les sièges sociaux des grandes banques de détail. Pourtant, sans une migration volontariste vers ces nouveaux protocoles, la place financière de Paris risque de devenir un musée de la finance du XXe siècle, tandis que les flux de capitaux mondiaux s’orienteront vers des infrastructures plus agiles, basées sur la blockchain.

Cette mutation structurelle appelle une deuxième réforme, sans doute la plus épineuse politiquement : celle de la fiscalité des actifs numériques. En France, le débat s’est souvent cristallisé autour de la « flat tax » de 30 %, perçue par beaucoup comme un privilège pour les détenteurs de capitaux. Or, Artus renverse la perspective en expliquant que cette fiscalité reste illisible et punitive par rapport à nos voisins européens ou aux places fortes asiatiques. Pour attirer les talents et les capitaux liés à l’écosystème crypto, il ne s’agit pas seulement de baisser les taux, mais de simplifier radicalement le calcul de l’impôt. Proposer une exonération totale sur les réinvestissements au sein de l’écosystème, ou aligner le régime des plus-values crypto sur celui des actifs financiers classiques les plus favorisés, est une mesure qui heurterait frontalement une opinion publique prompte à dénoncer les cadeaux faits aux investisseurs. Pourtant, dans une économie globalisée où le capital humain du Web3 est d’une mobilité extrême, l’absence de compétitivité fiscale condamne la France à l’exode de ses cerveaux les plus brillants, ceux-là mêmes qui pourraient construire les infrastructures de demain.

Au-delà de la fiscalité, c’est la gestion même de l’épargne des Français qui doit être réformée. Patrick Artus a souvent dénoncé le biais français pour l’épargne sans risque, comme le Livret A ou les fonds en euros de l’assurance-vie, qui assèchent le financement de l’innovation de rupture. L’intégration des actifs numériques dans les produits d’épargne grand public est une réforme de structure qui nécessite un courage politique immense. Il s’agirait de briser le dogme de la sécurité absolue pour orienter une partie de l’épargne longue vers des actifs à forte volatilité mais à haut potentiel de croissance technologique. Cette « crypto-alphabétisation » de l’épargne nationale est indispensable pour que la France ne soit pas qu’une simple consommatrice des technologies développées ailleurs, mais un actionnaire actif de cette révolution. Mais parler de volatilité et de risque à une population vieillissante et attachée à la garantie du capital est une gageure électorale que peu de dirigeants sont prêts à relever.

Un autre point crucial soulevé par l’analyse d’Artus réside dans la transition énergétique et son lien paradoxal avec le minage de cryptomonnaies. Souvent décrié pour son empreinte carbone, le secteur pourrait pourtant devenir, selon une vision réformiste audacieuse, un levier de régulation pour notre réseau électrique. En utilisant les surplus d’énergie nucléaire ou renouvelable pour le minage, la France pourrait stabiliser son réseau et rentabiliser ses investissements énergétiques massifs. Cela impliquerait de reconnaître le minage comme une activité industrielle stratégique, bénéficiant de tarifs d’accès à l’énergie compétitifs. Une telle mesure, perçue comme un soutien à une industrie « polluante » par les courants écologistes radicaux, demande une pédagogie technique rigoureuse. C’est ici que se loge l’impopularité de la réforme : accepter que la technologie, loin d’être l’ennemie de l’environnement, peut en être un régulateur si l’on accepte de sortir des postures idéologiques.

Le sujet des monnaies numériques de banque centrale (MNBC) constitue également un pivot de la pensée d’Artus sur les réformes à venir. Si la Banque Centrale Européenne travaille sur un Euro numérique, la France doit pousser pour que cet outil ne soit pas une simple version numérisée de nos billets de banque, mais un véritable instrument de programmabilité monétaire. Cela signifie accepter que l’État et la banque centrale perdent une partie de leur contrôle discrétionnaire sur la monnaie au profit de smart contracts automatisés. C’est une réforme de la souveraineté même. Pour un pays comme la France, historiquement attaché au dirigisme étatique et au contrôle centralisé de l’économie, laisser une part d’autonomie à des protocoles décentralisés est une pilule difficile à avaler. Pourtant, c’est la condition sine qua non pour que l’Euro puisse rivaliser avec le Dollar numérisé ou le Yuan électronique dans le commerce international du futur.

L’éducation et la formation professionnelle constituent le dernier pilier de cette transformation nécessaire. Patrick Artus pointe régulièrement l’inadéquation entre le système de formation français et les besoins de l’économie numérique. Réformer l’enseignement supérieur pour y intégrer massivement la cryptographie, la théorie des jeux et l’économie des protocoles est une urgence absolue. Cela suppose de bousculer les cursus classiques de gestion et de finance qui ignorent encore trop souvent ces paradigmes. Cette réforme se heurte à l’inertie académique et à une méfiance culturelle envers des actifs perçus comme trop spéculatifs ou peu sérieux. Mais le coût de l’ignorance est ici bien plus élevé que le coût de l’adaptation.

En filigrane de ces propositions, se dessine une critique acerbe de la bureaucratie administrative française. La mise en place d’un cadre réglementaire comme MiCA au niveau européen est une avancée, mais sa déclinaison nationale ne doit pas se transformer en un mille-feuille de contraintes dissuasives. Artus plaide pour une administration « partenaire » plutôt que « censeur ». Cela demande de réformer le fonctionnement interne de nos autorités de régulation, en y intégrant des profils technologiques pointus, capables de dialoguer d’égal à égal avec les ingénieurs du Web3. Cette mutation culturelle de l’État est sans doute la réforme la plus impopulaire au sein même de la fonction publique, car elle exige une remise en cause des hiérarchies et des modes de pensée traditionnels.

La question de la dette publique n’est pas non plus absente du spectre des réformes liées aux cryptomonnaies. L’économiste suggère que la tokenisation de la dette souveraine pourrait permettre d’atteindre de nouveaux bassins de liquidités mondiaux et de réduire les coûts d’émission. Cependant, cela demande une transparence et une rigueur budgétaire que les marchés financiers décentralisés exigent de manière algorithmique, sans complaisance politique. Accepter de soumettre la gestion de la dette française à la surveillance de protocoles transparents et immuables serait une avancée démocratique majeure, mais une contrainte politique redoutable pour tout gouvernement habitué à la navigation à vue budgétaire.

Au fond, le message de Patrick Artus est clair : la technologie des actifs numériques agit comme un révélateur des faiblesses structurelles de l’économie française. Elle nous oblige à regarder en face notre allergie au risque, notre obsession pour la rente et notre lourdeur administrative. Ces réformes, bien qu’impopulaires car elles bousculent des intérêts établis et des habitudes séculaires, sont les conditions d’une survie économique dans un monde qui ne nous attendra pas. Le risque n’est pas de voir les cryptomonnaies s’effondrer, mais de voir la France s’exclure par conservatisme de la nouvelle architecture financière mondiale.

Dans ce contexte, le rôle du politique est de transformer cette perception du risque en une opportunité de croissance. Cela passe par un discours de vérité sur la perte de puissance économique liée au statu quo. Artus rappelle souvent que la croissance potentielle de la France est en berne à cause d’un manque d’investissement dans les technologies de rupture. Le secteur des cryptomonnaies est aujourd’hui ce que l’informatique était dans les années 70 ou Internet dans les années 90 : un terrain de jeu où se décident les rapports de force de demain. Ne pas engager ces réformes aujourd’hui, c’est accepter une forme de déclin tranquille, bercé par l’illusion que le modèle actuel est immuable.

La résistance au changement est d’autant plus forte que les bénéfices de ces réformes ne seront visibles qu’à moyen terme, tandis que leurs coûts politiques sont immédiats. C’est le paradoxe classique du réformateur, mais il est amplifié par la complexité technique du sujet crypto. Comment expliquer au citoyen moyen que la modification du régime fiscal des « utility tokens » ou la réforme du droit de la propriété appliqué aux NFTs est essentielle à son pouvoir d’achat futur ? C’est là que l’expertise de journalistes et d’économistes doit converger pour rendre le débat accessible sans le simplifier.

Patrick Artus ne prône pas une « cryptomisation » aveugle de la société, mais une intégration lucide et stratégique. Il s’agit d’utiliser ces outils pour moderniser ce qui doit l’être : les paiements transfrontaliers, le financement des PME via les Security Token Offerings (STO), et la traçabilité des chaînes logistiques. Chacun de ces domaines nécessite des ajustements législatifs précis qui, mis bout à bout, forment une véritable révolution silencieuse. Le véritable courage politique consistera à ne pas céder à la tentation de l’interdiction ou de la sur-réglementation par peur de l’inconnu.

En conclusion, la réflexion portée par Patrick Artus sur ces réformes impopulaires nous place devant un miroir. Les cryptomonnaies ne sont pas une fin en soi, mais un levier pour une modernisation forcée. Soit la France accepte de briser certains de ses tabous — fiscaux, bancaires, régulateurs — pour devenir un hub européen de la nouvelle finance, soit elle se contentera de regarder passer le train de l’innovation depuis le quai, avec pour seule consolation une régulation exemplaire mais appliquée à un désert économique. Le choix est désormais entre les mains des décideurs, mais le temps presse car, dans l’univers de la blockchain, une année équivaut à une décennie dans l’économie traditionnelle. Le coût de l’inaction n’a jamais été aussi élevé.

La pérennité du modèle social français dépend de sa capacité à générer de la richesse nouvelle. Or, les gisements de productivité classiques s’épuisent. L’économie des protocoles offre un nouveau relais de croissance que nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer sous prétexte de moralité financière ou de méfiance envers le nouveau. La véritable impopularité des réformes n’est que le reflet de l’effort nécessaire pour sortir de notre zone de confort intellectuel. Comme le suggère Artus, il est temps de passer de la défiance à la stratégie, de la peur à l’audace, pour que la France ne soit pas seulement le pays des Lumières du passé, mais aussi celui des réseaux du futur.

Pour aller plus loin, il faudrait aussi s’interroger sur la dimension géopolitique de ces réformes. Dans un monde de plus en plus fragmenté, où l’arme monétaire est utilisée comme un outil de coercition, disposer d’une infrastructure financière basée sur des protocoles neutres et décentralisés est une garantie de résilience stratégique. La France, avec sa tradition d’indépendance nationale, devrait être la première à voir dans les actifs numériques un moyen de diversifier ses dépendances vis-à-vis des grands systèmes de paiement extra-européens. Cela demande une vision qui dépasse les clivages partisans et s’inscrit dans la longue durée.

Les mois à venir seront décisifs. Entre les discussions sur le budget et les nouvelles directives européennes, le gouvernement aura plusieurs occasions de montrer s’il a compris l’ampleur du défi. Les réformes proposées par Artus ne sont pas des options, mais des nécessités dictées par l’évolution inexorable de la technologie et de la finance mondiale. Les ignorer serait une faute historique dont les conséquences pèseraient sur les générations futures. L’heure n’est plus à la réflexion, mais à l’action législative et structurelle, avec tout ce qu’elle comporte de risques politiques et de débats passionnés. C’est à ce prix que se construit la souveraineté du XXIe siècle.

Enfin, il faut souligner que la réussite de ces réformes dépendra aussi de la capacité des acteurs du secteur crypto eux-mêmes à faire preuve de responsabilité et de transparence. Le dialogue entre l’État et l’écosystème doit être permanent pour éviter les écueils des bulles spéculatives et des failles de sécurité. Mais ce dialogue ne pourra porter ses fruits que si le cadre global, celui dessiné par les réformes structurelles évoquées par Artus, est enfin mis en place. La route est longue, elle est semée d’embûches et d’impopularité, mais elle est la seule qui mène vers une France économiquement régénérée et prête à affronter les défis de la numérisation du monde.

Leave a Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *