Dans le paysage mouvant de la finance mondiale, où les lignes de faille entre la souveraineté étatique et l’innovation technologique ne cessent de se déplacer, une nouvelle frontière se dessine avec une netteté croissante : celle des stablecoins. Ces actifs numériques, dont la valeur est arrimée à une monnaie fiduciaire, généralement le dollar, ne sont plus de simples outils spéculatifs pour les adeptes des crypto-actifs. Pour l’économiste Eric Monnet, professeur à l’École d’économie de Paris et directeur d’études à l’EHESS, ils représentent le fer de lance d’une stratégie de puissance bien plus profonde. Selon son analyse, derrière l’apparente neutralité de la technologie blockchain se cache une tentative délibérée des États-Unis de verrouiller leur domination sur les systèmes de paiement mondiaux et de pérenniser l’hégémonie du billet vert dans une économie de plus en plus numérisée.
Le phénomène des stablecoins a pris une ampleur considérable en moins d’une décennie, passant de curiosités techniques à des piliers du marché des cryptomonnaies pesant des dizaines de milliards de dollars. Tether (USDT) et USD Coin (USDC) dominent outrageusement ce segment, offrant une liquidité indispensable aux échanges sur les plateformes décentralisées. Cependant, Eric Monnet souligne que l’intérêt de ces instruments dépasse largement le cadre des bourses de crypto-actifs. En permettant des transferts instantanés, transfrontaliers et fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les stablecoins pallient les lenteurs et les coûts élevés du système bancaire traditionnel, notamment le réseau Swift. Cette efficacité opérationnelle devient le véhicule d’une « dollarisation 2.0 ». Si le dollar règne déjà sur le commerce international et les réserves de change, les stablecoins lui permettent de s’immiscer dans les micro-échanges quotidiens et les circuits financiers technologiques les plus avancés, là où l’infrastructure bancaire classique peine à se moderniser.
L’analyse de Monnet s’inscrit dans une perspective historique longue. Il rappelle que la monnaie n’est jamais un simple instrument technique de mesure des valeurs ; elle est le reflet d’une hiérarchie politique et d’un rapport de force institutionnel. Historiquement, les États-Unis ont toujours su adapter leur infrastructure financière pour maintenir leur influence. Après l’ère de l’étalon-or et la mise en place du système de Bretton Woods, puis l’émergence du marché des eurodollars dans les années 1960, nous assisterions aujourd’hui à l’émergence des « cryptodollars ». Pour l’économiste, les États-Unis voient dans les stablecoins privés un moyen d’étendre l’usage du dollar sans avoir à porter la responsabilité directe de l’émission monétaire par la Réserve fédérale (Fed). C’est une forme d’externalisation de la souveraineté monétaire au profit d’acteurs privés, sous réserve que ces derniers respectent les normes juridiques et les intérêts stratégiques américains.
Cette dynamique soulève des questions fondamentales sur la nature de la monnaie au XXIe siècle. Alors que de nombreuses banques centrales, dont la Banque centrale européenne (BCE) et la Banque populaire de Chine, travaillent sur leurs propres monnaies numériques de banque centrale (MNBC), les États-Unis semblent adopter une approche plus ambiguë, laissant le champ libre à des acteurs privés comme Circle ou Paxos. Cette stratégie n’est pas sans risque, mais elle offre un avantage compétitif majeur : l’agilité. En s’appuyant sur des protocoles comme Ethereum ou Solana, le dollar devient programmable. Il peut être intégré dans des contrats intelligents (smart contracts), automatisant des paiements complexes sans intervention humaine. Eric Monnet observe que cette « programmabilité » renforce l’attractivité du dollar pour les développeurs de la nouvelle économie numérique, créant un effet de réseau quasi impossible à briser pour les monnaies concurrentes.
Pourtant, cette hégémonie technologique pose un problème démocratique et de stabilité financière. L’économiste pointe du doigt le paradoxe de ces actifs qui prétendent s’affranchir des banques centrales tout en étant totalement dépendants de la valeur qu’elles garantissent. Un stablecoin n’a de valeur que s’il est adossé à des réserves réelles, souvent composées de bons du Trésor américain. Par ce mécanisme, les émetteurs de stablecoins deviennent des acheteurs massifs de dette américaine, finançant indirectement l’économie des États-Unis. On observe ainsi un cercle vertueux pour Washington : le monde entier demande des stablecoins pour réaliser des transactions numériques, ce qui pousse les émetteurs à acheter des titres de dette américaine, ce qui maintient les taux d’intérêt bas et soutient la puissance financière des États-Unis. Pour Monnet, il s’agit d’une forme moderne de « privilège exorbitant », le concept autrefois utilisé par Valéry Giscard d’Estaing pour décrire l’avantage que les États-Unis tirent du statut de monnaie de réserve mondiale du dollar.
L’Europe, dans ce contexte, semble se trouver dans une position de réaction permanente. Bien que l’Union européenne ait été pionnière avec le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets), visant à encadrer strictement les émetteurs d’actifs numériques, elle peine à faire émerger un stablecoin euro de taille mondiale. Eric Monnet analyse cette difficulté comme le résultat d’un décalage entre la volonté régulatrice européenne et la force d’attraction du marché financier américain. En imposant des contraintes prudentielles fortes, l’Europe sécurise son système financier, mais elle freine aussi l’adoption de sa monnaie dans les nouveaux écosystèmes numériques. Pendant ce temps, les stablecoins dollars continuent de s’imposer comme le standard de facto, même sur le sol européen. L’enjeu pour la BCE avec l’euro numérique n’est donc pas seulement technique, mais géopolitique : il s’agit d’empêcher que le dollar ne devienne la seule monnaie de paiement fluide dans l’économie numérique européenne.
L’un des aspects les plus critiques soulevés par Eric Monnet concerne la surveillance et le contrôle. Les systèmes de paiement sont les nerfs de la guerre en matière de sanctions internationales. En dominant les rails de paiement par les stablecoins, les États-Unis étendent leur capacité d’extraterritorialité du droit. Si une transaction en stablecoin repose sur une infrastructure liée au dollar, elle tombe potentiellement sous la juridiction américaine. Loin de la promesse libertaire d’anonymat et de décentralisation portée par les pionniers du Bitcoin, les stablecoins institutionnalisés deviennent des outils de transparence pour le régulateur américain, capable de tracer les flux de capitaux avec une précision chirurgicale grâce à la nature publique des registres blockchain.
Le débat sur les stablecoins est également indissociable de la question de la stabilité financière globale. Monnet rappelle que ces instruments ressemblent à s’y méprendre aux banques de l’ère de la « Free Banking » aux États-Unis au XIXe siècle, où chaque banque émettait ses propres billets. Sans une garantie de dernier ressort par une banque centrale, le risque de panique bancaire (bank run) est permanent. Si les utilisateurs perdent confiance dans la capacité d’un émetteur de stablecoin à convertir ses jetons en dollars réels, l’effondrement peut être immédiat et systémique. La chute de l’écosystème Terra/Luna en 2022 a servi d’avertissement, bien que celui-ci ait été un stablecoin algorithmique différent des modèles collatéralisés comme l’USDT. Pour Monnet, cette fragilité intrinsèque justifie une intégration plus poussée des stablecoins dans le périmètre de régulation bancaire classique, ce qui, paradoxalement, viendrait confirmer leur rôle de prolongement du système monétaire étatique.
Au-delà de l’Atlantique, les pays émergents sont les premiers terrains de cette bataille monétaire. Dans des économies souffrant d’une forte inflation ou de dévaluations chroniques, comme l’Argentine, la Turquie ou le Nigeria, les stablecoins indexés sur le dollar offrent un refuge accessible via un simple smartphone. Eric Monnet y voit un risque de déstabilisation des politiques monétaires locales. Si une part importante de la population préfère détenir et échanger des stablecoins dollars plutôt que la monnaie nationale, la banque centrale locale perd son pouvoir d’action sur l’économie. Cette « dollarisation numérique » est d’autant plus difficile à contrer qu’elle ne nécessite pas de billets physiques et peut contourner les contrôles de capitaux mis en place par les gouvernements.
La vision d’Eric Monnet nous invite donc à sortir de la fascination purement technologique pour les cryptomonnaies afin d’en saisir la portée politique. Les stablecoins ne sont pas une rupture avec l’ordre ancien, mais une mutation de celui-ci. Ils représentent l’adaptation du capitalisme financier aux réseaux décentralisés. Dans cette optique, la neutralité affichée par les géants de la technologie et les protocoles de la finance décentralisée (DeFi) est un leurre. Toute monnaie nécessite une confiance qui, en dernier ressort, s’appuie sur une puissance publique, un système juridique et une force militaire. En s’appuyant sur le dynamisme des entreprises de la Silicon Valley pour diffuser le dollar, Washington réaffirme que la monnaie est le premier outil de sa diplomatie et de sa puissance économique.
L’avenir des paiements mondiaux se jouera dans cette tension entre le désir d’innovation privée et la nécessité de stabilité publique. Eric Monnet prévient que si les États ne parviennent pas à proposer des alternatives publiques crédibles et efficaces, comme des monnaies numériques de banque centrale réellement performantes, ils risquent de se voir dépossédés de leur souveraineté par des infrastructures de paiement hybrides, où le politique est subordonné au code informatique et aux intérêts de quelques grands émetteurs privés. La question n’est plus de savoir si les cryptomonnaies vont remplacer les monnaies d’État, mais comment les États, et principalement les États-Unis, transforment ces technologies pour que le XXIe siècle reste, malgré tout, le siècle du dollar.
Cette transformation du système monétaire international n’est pas sans rappeler les débats sur le « Shadow Banking » qui ont précédé la crise de 2008. Les stablecoins agissent comme des banques de l’ombre qui ne disent pas leur nom, transformant des actifs risqués ou illiquides en promesses de liquidité immédiate. Pour Monnet, le rôle des économistes et des régulateurs est de déchirer ce voile d’innovation pour analyser les flux de passifs et d’actifs réels. La domination des États-Unis sur les paiements ne se limite pas à la possession d’une monnaie forte, mais s’étend à la maîtrise des tuyaux par lesquels circule cette monnaie. En dominant les stablecoins, les États-Unis s’assurent que même dans un monde multipolaire, les rails de la finance restent solidement ancrés sous leur contrôle.
Le défi pour les autres puissances, notamment pour l’Europe et les pays du BRICS, est immense. Créer un système de paiement alternatif n’est pas seulement une question de programmation blockchain, c’est une question de confiance institutionnelle et de profondeur de marché financier. Tant que les réserves de stablecoins seront majoritairement constituées de titres de dette américaine, le système restera centré sur Washington. L’analyse d’Eric Monnet nous rappelle que dans l’histoire de l’humanité, la monnaie a toujours été l’outil de l’Empire. Les stablecoins, loin d’être l’instrument de la libération financière promise par les « cypherpunks », pourraient bien s’avérer être le ciment le plus sophistiqué de l’hégémonie américaine au XXIe siècle.
Il est frappant de constater à quel point la rhétorique de la décentralisation a été récupérée par des structures de pouvoir très centralisées. Les émetteurs de stablecoins, bien qu’utilisant des réseaux décentralisés, sont des entreprises soumises à des conseils d’administration, à des actionnaires et, surtout, à la pression des régulateurs fédéraux américains. Monnet souligne que cette centralisation de fait permet une coordination efficace avec les autorités de tutelle en cas de crise, mais qu’elle renforce aussi l’opacité pour les utilisateurs finaux. La gestion des réserves de Tether, par exemple, a longtemps été un mystère, soulevant des inquiétudes sur la réalité du collatéral. Pourtant, le marché semble accepter ce risque au nom de l’utilité pratique du dollar numérique.
La réflexion de Monnet s’étend également à l’impact sur la politique monétaire elle-même. Si les stablecoins deviennent un canal majeur de transmission financière, la Fed devra un jour prendre en compte leur vitesse de circulation et leur impact sur la masse monétaire globale. Nous entrons dans une ère où la distinction entre monnaie publique et monnaie privée devient de plus en plus poreuse. Les stablecoins sont des hybrides, des créances privées qui aspirent à jouer le rôle de monnaie publique. Cette hybridation est le moteur de la nouvelle domination américaine : une puissance qui s’appuie sur la vitalité de son secteur privé pour imposer ses standards au monde entier, tout en conservant le rôle d’arbitre suprême par le biais du système judiciaire et de la politique monétaire de la banque centrale.
En fin de compte, l’enjeu des stablecoins dépasse largement le cadre technique des cryptomonnaies pour toucher au cœur de l’organisation politique du monde. Comme le souligne Eric Monnet, le contrôle des paiements est la forme la plus subtile et la plus efficace de la puissance. Celui qui possède le réseau possède les données, influence les flux de capitaux et peut, d’un clic, exclure un adversaire du commerce mondial. Dans cette course à la domination numérique, les États-Unis ont pris une avance considérable en transformant une menace potentielle — les cryptomonnaies — en un allié stratégique pour asseoir leur suprématie monétaire. L’histoire monétaire, telle que la conte Monnet, est une suite de réinventions où les outils changent, mais où la logique de puissance demeure immuable. Les stablecoins ne sont que le dernier chapitre d’une longue quête pour faire du dollar le langage universel de la valeur, codé cette fois-ci dans l’architecture même de l’internet.
Cette analyse nous pousse à une réflexion plus globale sur la souveraineté technologique. Si une nation ne maîtrise pas ses propres rails de paiement, peut-elle encore se prétendre souveraine ? L’Europe, avec son projet d’euro numérique, tente de répondre à cette question, mais la route est longue. Elle doit non seulement construire une infrastructure technique robuste, mais aussi convaincre les utilisateurs et les marchés de la supériorité de son modèle face à l’efficacité redoutable des solutions américaines. Eric Monnet nous met en garde : dans le domaine de la monnaie, l’inertie est forte et les effets de réseau sont puissants. Une fois qu’un standard est établi, il est extrêmement difficile d’en changer. Les stablecoins dollars sont en train de devenir ce standard, et avec eux, une nouvelle forme de domination américaine, invisible mais omniprésente, s’installe dans les portefeuilles numériques de la planète entière.
La trajectoire des stablecoins illustre également une mutation du capitalisme lui-même, où la valeur est de plus en plus extraite de la maîtrise des flux plutôt que de la production de biens. Les émetteurs de stablecoins ne produisent rien d’autre que de la confiance et de la fluidité, mais ils captent une rente financière massive en gérant les réserves qui y sont associées. Cette économie de la plateforme, appliquée à la monnaie, est le socle de la puissance américaine moderne. Pour Eric Monnet, comprendre les stablecoins, c’est comprendre comment les États-Unis réinventent leur hégémonie en fusionnant la finance de Wall Street avec la technologie de la Silicon Valley, créant un système où le politique et le marchand se soutiennent mutuellement pour maintenir le dollar au centre de l’échiquier mondial.
L’article journalistique s’achève sur cette note de lucidité nécessaire. Face à l’enthousiasme parfois naïf entourant les technologies blockchain, il est crucial de réintroduire l’analyse économique et politique. La monnaie numérique n’est pas un espace de liberté absolue, c’est un nouveau champ de bataille géopolitique. Eric Monnet, par ses travaux, nous offre les clés pour décrypter ces mouvements de fond et comprendre que derrière chaque jeton numérique se cache une vision du monde et une volonté de puissance. Les stablecoins ne sont pas la fin de l’État, ils sont la continuation de la politique par d’autres moyens, un outil de conquête silencieuse qui redéfinit les contours de la domination américaine dans le cyberespace.











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